14 juin 2007

Schiller : Mit der Dummheit, comme dit Talbot



Dans le drame historique Die Jungfrau von Orléans (La Pucelle d’Orléans), que Schiller écrivit en partie en réaction contre l’épopée héroï-comique de Voltaire, La Pucelle, on trouve — acte III, scène VI — une tirade célèbre dite par Talbot, qui commande les troupes anglaises et agonise (rapport assez ténu avec John Talbot tué en 1453 à la bataille de Castillon) :



TALBOT. Unsinn, du siegst und ich muß untergehn!
Mit der Dummheit kämpfen Götter selbst vergebens.
Erhabene Vernunft, lichthelle Tochter
Des göttlichen Hauptes, weise Gründerin
Des Weltgebäudes, Führerin der Sterne,
Wer bist du denn, wenn du dem tollen Roß
Des Aberwitzes an den Schweif gebunden,
Ohnmächtig rufend, mit dem Trunkenen
Dich sehend in den Abgrund stürzen mußt!
Verflucht sei, wer sein Leben an das Große
Und Würdge wendet und bedachte Plane
Mit weisem Geist entwirft! Dem Narrenkönig
Gehört die Welt




« Déraison, tu remportes la victoire et il faut que je périsse.
Contre la bêtise, les dieux eux-mêmes combattent en vain.
Auguste Raison, fille lumineuse jaillie de la tête divine,
sage fondatrice de l’univers et guide des astres,
qui es-tu donc puisque, liée à la queue du cheval fou de la superstition,
et malgré tes cris impuissants, tu es entraînée
avec la bête ivre dans l’abîme que tu aperçois.
Maudit soit celui qui, consacrant sa vie aux choses grandes et nobles,
conçoit pour y parvenir des plans dictés par la prudence !
C’est au roi des fous qu’appartient l’empire du monde. »


Le deuxième vers du passage, devenu un cliché (cf. The Gods Themselves, d’Asimov, 1972), me semble un démarquage d’une célèbre maxime de Simonide :

« Ἀνάγκᾳ δ’ οὐδὲ θεοὶ μάχονται »,

contre la nécessité les dieux eux-mêmes ne combattent pas

[ἀνάγκᾳ, forme dorienne correspondant à l’attique ἀνάγκῃ].





Je suis encore et toujours surpris de la persistance du pluriel « dieux » (quel que soit l’idiome) chez des gens qui se réclament du monothéisme. Il est facile d’en trouver plusieurs exemples dans Die Jungfrau, mais ma remarque ne se limite pas plus à la pièce qu’à la langue allemande : la moisson serait riche dans les textes littéraires français de la Renaissance à nos jours. Avis aux amateurs (ils ont du pain sur la planche, car il leur faudra ventiler les résultats en fonction des catégories, ce qui suppose qu’ils aient défini les catégories d’emploi…).











Le quotidien Le Monde en est à parler de personnes « issues de la diversité ».

Quel spectacle que celui des contorsions auxquelles se livrent les gens qui travaillent dans l’information, pour cultiver la langue de bois, ménager des susceptibilités réelles ou supposées, respecter les règles de l’hexagonal (Robert Beauvais) — de plus en plus influencé par le newspeak —, et, pour cela, ciseler l’euphémisme !


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